Apprendre par les mains : mon passage à l'Atelier Haptique

Avant Mingei, il y a eu un établi, un morceau de cuir, et quelqu'un derrière moi pour me dire que je tenais mon tranchet de travers.

Ce quelqu'un, c'était Anaïs Guégan, à l'Atelier Haptique. C'est là que je me suis formée, et je crois que je ne serais pas sellière-maroquinière aujourd'hui sans ce passage. 

Pourquoi j'ai eu besoin d'un cadre

J'ai commencé seule, comme beaucoup. Un cutter, quelques peaux achetées un peu au hasard, des vidéos regardées le soir, des essais recommencés le week-end. Et ça fonctionnait, à peu près : mes objets tenaient, ils étaient même plutôt jolis... de loin.

De près, je savais. Je savais que je contournais les difficultés au lieu de les résoudre, que mes finitions étaient des rattrapages, que je n'aurais pas su expliquer pourquoi tel pli tombait bien ce jour-là et mal le lendemain. On peut bricoler longtemps comme ça. On ne peut pas en vivre.

Je voulais apprendre les vrais gestes, dans les règles de l'art, auprès de gens dont c'est le métier. Pas des astuces : une méthode. C'est ce qui m'a fait pousser la porte d'un atelier génialissime à Paris.

Un nom qui dit déjà tout le métier

À la fois atelier de création et centre de formation en sellerie-maroquinerie, l'Atelier Haptique ne s'est pas toujours appelé ainsi. Fondé en 2010 sous le nom d'Atelier Toolbox, il est devenu Atelier Haptique en 2024. Le mot « haptique » renvoie au toucher, ce sens sans lequel on ne fait rien de bon avec du cuir : prendre le temps de sentir la matière, comprendre qu'elle est unique, qu'elle a vécu et qu'elle vivra encore sous nos mains.

Difficile de trouver mieux comme boussole. Le mot « mingei » désigne l'artisanat populaire japonais, celui où l'artisan s'efface derrière l'objet ; « haptique » désigne le moment d'avant, celui où la main apprend à écouter. 

L'Atelier Haptique, la maison du bonheur !


Une maison, une équipe

L'atelier, installé dans une jolie maison du 20e arrondissement de Paris, a été fondé par Emmanuelle Sarsar, Meilleure Ouvrière de France en maroquinerie. On y est accueilli par une équipe d'artisanes diplômées des techniques de la sellerie-maroquinerie, aux savoir-faire complémentaires, et l'enseignement est ouvert à tout le monde, sans distinction.

Cela dit, je ne vais pas faire semblant : le fait que cette maison ait été créée par une femme, et qu'elle soit portée par une équipe de femmes passionnées, a compté pour moi. Il y règne un vrai esprit de sororité. Quand on arrive à un certain âge avec un carton de projets sous le bras et la trouille d'être ridicule, ça change tout.

L'organisme est certifié Qualiopi, ce qui a son importance quand on prépare une reconversion et qu'on cherche à faire financer sa formation.

Anaïs Guégan, celle à qui je dois (presque) tout

À l'Atelier Haptique, j'ai eu la chance de bénéficier de la science maroquinière d'Anaïs Guégan. Anaïs est formée au design industriel, à l'artisanat d'art et à la sellerie-maroquinerie. En parallèle de son activité à l'Atelier Haptique, où elle a notamment participé à la conception des livrets d'apprentissage, elle est prototypiste indépendante et mène ses propres projets de recherche et de création.

Ce parcours se sent dans sa façon d'enseigner. Elle ne transmet pas seulement des gestes, elle transmet une logique : pourquoi cette épaisseur ici, pourquoi ce sens de coupe là, pourquoi ce pli refusera toujours de tomber si on ne l'a pas anticipé au gabarit.

Mon grand sujet, ça a été justement les gabarits. Les miens avaient, contre ma volonté, beaucoup de mal à être symétriques. Pas de beaucoup : un demi-millimètre, parfois moins. Autant dire rien. Sauf qu'un demi-millimètre d'un côté, un demi-millimètre de l'autre, et votre pièce louche discrètement pour le restant de ses jours. Anaïs les reprenait, posait le doigt sur le défaut sans même mesurer, et me renvoyait au papier. J'en ai usé, du papier. Je crois que j'ai déforesté une petite parcelle à moi toute seule. Mais aujourd'hui, je vérifie avant. Toujours.

Apprentissage de la couture sellier


Ce qu'on y apprend vraiment

Gabarits, affûtage, coupe, parage, couture sellier, piqûre machine, astiquage : on suit une pièce du développé du gabarit jusqu'aux finitions, sans sauter d'étape.

Dit comme ça, c'est une liste. Dans les faits, c'est apprendre à affûter pendant une heure avant de couper pendant cinq minutes. C'est comprendre que 90 % du métier se joue avant la première piqûre. C'est aussi, pour moi qui venais d'un bureau et de plannings de communication, une forme de repos : un temps où le seul sujet, c'était ce morceau de cuir-là.

L'atelier propose plusieurs formats : le CAP Maroquinerie, des cours à l'année en journée ou en soirée, en maroquinerie-sellerie comme en gainerie, des stages hebdomadaires (techniques main, techniques machines, gainerie, marqueterie), des modules courts sur les cuirs et tannages, l'affûtage, l'entretien des machines ou la réparation des cuirs, ainsi que des cours particuliers et de la location d'espace. De quoi tester avant de sauter, ou compléter une compétence précise une fois installé.

 

Quelques réalisations faites à l'école et les devoirs...


Ce que j'en ai gardé

Tout, en réalité. Les gabarits que je développe encore en papier avant de toucher la peau, et que je plie en deux pour vérifier la symétrie, comme une élève appliquée. Le réflexe d'affûter avant de râler. L'idée qu'une pièce ratée n'est pas perdue si on comprend pourquoi.

Quand je taille une pochette ou un porte-cartes dans mon atelier normand, il y a toujours une petite voix qui demande : « tu l'as vérifiée, ta symétrie ? »

Oui, Anaïs. Je l'ai vérifiée. Merci.


Pour aller plus loin

Avec Emmanuelle Sarsar, Anaïs Guégan a signé un ouvrage de référence : « Techniques de sellerie-maroquinerie », lauréat du Prix du Livre Meilleur Ouvrier de France 2025 dans la catégorie « Découverte des techniques ». Le livre aborde l'essentiel du métier : tannages et types de cuirs, outils, consommables et machines, puis les fondamentaux communs à la sellerie et à la maroquinerie, des gabarits à la pose des bijouteries. Il ne quitte jamais mon établi très longtemps.

👉 Atelier Haptique - formations en sellerie-maroquinerie, Paris 20e : atelierhaptique.fr